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04.12.2005

Légaliser le téléchargement de musique en Peer to Peer ?

Premier constat : On ne peut ignorer le phénomène tant il est massif. Plus de 70% des jeunes ont déjà téléchargé de la musique par les systèmes Peer to Peer (P2P). Impossible de minimiser la chose.
Conséquence : les solutions consistant à criminaliser le phénomène sont non seulement moralement discutables, mais vouées à l'échec. On ne peut pas inculper des millions d'internautes. Comme pour le cannabis, la répression
n'est pas du tout efficace. Lorsque une pratique sociale est très répandue, l'effet dissuasif joue en effet de manière inverse, en particulier chez les jeunes.

Second constat : Les technologies de blocage du P2P ont toujours un train de retard. Par exemple, le développement du P2P par email est impossible à détecter, à moins de remettre en cause la notion de correspondance privée. Même problème avec le P2P sur les chaînes de web radio qui permet un
résultat similaire en toute légalité, car formellement cela consiste à écouter des radios. L'encryptage de plus en plus fréquent des fichiers rendra aussi la détectabilité et la tracabilité du P2P de plus en plus difficile. Le spoofing montre tous les jours ses limites. En fait, la seule technologie vraiment efficace consiste à faire de l'interposition dynamique entre les noeuds du réseau. L'ennui est que cela n'est applicable qu'à des nouveautés qui ne sont pas encore diffusées sur la toile. Pour le reste du catalogue, la densité est telle que les moyens à mettre en oeuvre pour bloquer le réseau seraient économiquement pas viables.

Conséquence : Il n'est pas non plus réaliste de vouloir enrayer le phénomène par des moyens techniques.
De fait, les gens qui espèrent venir à bout du phénomène par la criminalisation ou la technologie s'exposent à de graves déconvenues. Il faut donc accepter de vivre avec le P2P. De là, deux solutions sont
possibles :

I) La solution de compromis : instaurer une taxe qui devra rémunérer les ayants-droits, si possible, comme s'il s'agissait de la vente d'un CD single.
Avantages : on préserve le système existant de l'industrie du CD
Problèmes (liés en majorité à la difficulté de traçabilité des téléchargements) :
1) En taxant de manière uniforme, on pénalise ceux qui téléchargent peu ou pas du tout de musique
2) Difficulté pour choisir une clé de répartition de la manne qui satisfasse à tout les intervenants
3) Désaccord aussi sur comment et par qui doit être collectée cette taxe
4) De fait, cela renchérit l'utilisation d'Internet (donc frein à sa diffusion en particulier aux moins favorisés : renforcement de la fracture numérique)
A noter que c'est les points 2 & 3 qui sont les principaux blocages actuels des discussions entres les professionnels du secteur.

II) La solution radical : légaliser la situation actuelle, à savoir autoriser le téléchargement sans taxe.
Avantages : grande simplicité de mise en oeuvre, entérine une situation existante, légalise la pratique de millions d'individus
Inconvénient principal : manque à gagner des ayants-droits. Ce qui est censé entraîner : maisons de disque en faillite, artistes spoliés, et pire que tout, une création en chute libre (car plus d'incitation à créer).
Voyons ces arguments :
1) Sur le manque à gagner des ayants-droits : cela semble intuitif, mais en fait ce n'est pas si simple. De nombreuses études très sérieuses faites par des cabinets indépendants concluent que :
- la corrélation en P2P et baisse des ventes de CD n'est pas aussi claire qu'elle paraît à première vue. D'autres facteurs (qualité des nouveautés, marketing) semblent avoir des effets beaucoup plus importants
- pour les petits artistes en particulier, il semble y avoir au contraire une corrélation inverse : le P2P permet de leur donner une visibilité qui a une influence positive sur leurs ventes de CD. De fait, le manque à gagner concerne avant tout les artistes vedettes.
2) Sur les difficultés des maisons de disque : pendant 20 ans, les majors du disque ont bénéficiées d'une manne extraordinaire avec le CD qui a remplacé le vinyle. Ce succès repose sur des coûts de fabrication dérisoires par
rapport au prix de vente, ainsi qu'un verrouillage très efficace de la distribution.
Leurs difficultés actuelles reposent beaucoup plus sur de mauvais choix stratégiques que le P2P. Et tant bien même ce serait le cas, qui a envie de se battre pour préserver la rente d'un oligopole vieillissant hyper
concentré entre les mains d'une poignée d'intervenants ?
3) Sur la spoliation des artistes : on l'a vu, le manque à gagner concerne avant tout les artistes vedettes. En France, cela concerne moins de 20 artistes qui concentrent plus de 70% des ventes.
Pendant des siècles, la rémunération des artistes se faisait quasi uniquement sous forme de représentations. Grâce aux moyens modernes d'enregistrements, ce métier de compositeur - interprète s'est fortement
concentré. Il est devenu, en terme de revenus, un des plus inégalitaires qui existe. L'explosion récente des budgets marketing promotionnels n'a pas arrangé les choses. Désormais, le succès d'un artiste est lié non plus à son talent, mais de plus en plus aux moyens financiers de sa maison de disque.
Si le P2P permet de rééquilibrer un peu les choses en répartissant la notoriété (donc les ventes dérivées) sur un nombre plus important d'artistes, c'est plutôt une bonne chose.
4) Sur la baisse de la créativité : c'est la tarte à la crème. Il est pourtant difficile de soutenir que les années d'or des majors du disque en terme de profits (1980-2000) ont correspondu à un pic en terme de qualité de
la création musicale. En poussant plus loin, on peut remarquer qu'à une époque pas si lointaines, la notion de copyright musicaux n'existait pas. Cela n'empêchait pas d'avoir des créations de très grande qualité.
La très grande concentration de la production entre une poignée de majors a plutôt eu un effet d'atrophie sur la créativité. La musique a la particularité de nécessiter peu de moyens pour créer une grande qualité. La
concentration financière n'a aucune influence positive dessus, bien au contraire.

Remarque : ce raisonnement n'est pas transposable au cinéma. En effet, contrairement à la musique :
- la création cinématographique nécessite des moyens très importants. Il est donc crucial d'assurer une pérennité des circuits de financement.
- il existe une vraie " exception française " en terme de créativité et de volume de production qu'il convient de préserver.
De fait, pour le cinéma, la solution de la taxe globale sur les abonnements haut débit semble s'imposer. Même si on l'a vu, elle a certains défauts, c'est un moindre mal. A moyen terme, cette taxe pourrait d'ailleurs
remplacer le financement via Canal+, dont la pérennité dans son format actuel n'a rien d'assuré.

 

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