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01.02.2007

Les employés méritent-ils d’être une charge ?

Il est un domaine qui, en dehors d’un petit cercle d’initiés, n’intéresse pas grand monde : la comptabilité d’entreprise.

Ce sujet vite très technique est pourtant crucial. Bon nombre de décisions stratégiques majeurs se prennent à la lecture du compte de résultat et du bilan de l’entreprise. Et l’ennui est que notre système comptable souffre de problèmes structuraux lourds.

Cela vient du fait que les grands principes comptables s’appuient sur une vision largement obsolète du monde. C’est en effet au XVIe siècle qu’on été défini les fondements de la comptabilité moderne (soit largement avant la révolution industrielle) et ils ont très peu évolués depuis.

A l’époque de la Renaissance, la compatibilité a été conçue avant tout pour des activités de négoce pour lesquelles l’enjeu principal était de disposer d’une évaluation précise des flux de capitaux d’entrepreneurs individuels et de petits banquiers vénitiens. Dans ce cadre, les salariés ont été considérés comme de simples dépenses, au même titre que les matières premières. Comme à l’époque, ils étaient très peu nombreux et le plus souvent sans aucune qualification, cela avait une certaine logique. Mais cette logique du XVIe siècle a scellé le sort des salariés pour... l’éternité !

Dans notre monde contemporain, le travail salarié est devenu la norme ultra dominante. C’est aussi la base principale des prélèvements fiscaux et sociaux. Enfin et surtout, dans notre nouveau capitalisme de la connaissance, le facteur humain est devenu la clé principale de l’innovation donc de la création de valeur pour l’entreprise.

Et pourtant, dans la comptabilité, ce travail salarié est toujours considéré comme une simple charge. Cela conduit à des situations absurdes. Vous achetez un logiciel à l’extérieur, c’est considéré comme un investissement et vous avez le droit de l’amortir. Vous faites développer ce même logiciel en interne par des salariés, cela devient une simple charge qu’on vous oblige à imputer tout de suite.

Imaginez qu’une partie du travail salarié (par exemple les équipes R&D et marketing) puisse figurer à l’actif du bilan de l’entreprise ! Cela aurait un sacré impact sur la gestion des ressources humaines. Il n’y aurait rien non plus de choquant a priori à ce qu’une partie du salaire d’un employé soit capitalisée en fonction de son ancienneté. Après tout, son savoir-faire (et donc sa productivité) augmente en général avec le temps, et cette valeur n’est comptabilisée nulle part. Et voilà les jeunes seniors qui seraient enfin perçus une richesse au lieu d’être des boulets. ;-)

On voit que par un jeu d’écriture, on pourrait ainsi changer radicalement la vision de l’entreprise. Il y a fort à parier que les grandes décisions stratégiques en seraient fort impactées. En particulier, dans la perspective des plans sociaux. Il faudrait soudain pouvoir justifier aux financiers qu’une réduction d’effectifs ne va pas réduire les actifs nets de l’entreprise. Quelle révolution ! 

Pour ceux qui veulent aller plus loin sur le sujet, je recommande le livre de Valérie Charolles (qui était en classe avec moi il y a des années) qui analyse causes et conséquences de ces aberrations historiques. 

Sommes-nous condamnés à vitre éternellement avec des principes comptables inadaptés vieux de cinq siècles ? Il est probable que ce sujet soit beaucoup trop technique pour intéresser un candidat à l’élection présidentielle. Dommage car un jour ou l’autre, ces règles comptables si ennuyeuses peuvent rattraper le quotidien de chacun.

13:21 Publié dans Social | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : comptabilité, licenciements, salariés, employés

Commentaires

L'idée serait d'inscrire à l'actif du bilan une valeur représentant le savoir-faire des salariés. Cet actif serait donc une sorte de "goodwill" faisant partie du patrimoine de l'entreprise.

Question : que fait l'entreprise qui veut vendre cet actif? Réponse : elle ne peut pas. Question : quelle valeur a un actif que l'on ne peut pas céder? Réponse : ...

On voit donc que cet actif n'appartiendrait pas à l'entreprise, sauf à considérer qu'elle est propriétaire de sa main d'oeuvre, ce qui est exclu. Mais alors, si elle n'en est pas propriétaire, pourquoi l'inscrire à l'actif?

Je suis confus... quelqu'un peut-il me donner la définition du mot "propriété"?

Ecrit par : Gu Si Fang | 01.02.2007

Une entreprise n'est pas propriétaire de sa main d'oeuvre, mais elle est propriétaire du travail produit de celle-ci, ainsi que des organisations et des processus mis en oeuvre par cette main d'oeuvre.
Un logiciel développé en interne, un service maintenance ou un réseau commercial peut tout à fait être valorisé en fonction de l'expérience des salariés qui les font marcher. Cela constitue des actifs qui pourraient tout à fait être vendu en stand-alone.

Ecrit par : Jean-Baptiste | 01.02.2007

Ah ... les normes ... c'est d'une lourdeur !
Cependant je dois bien reconnaitre que c'est une jolie proposition qui bénéficierait à pas mal de monde ... l'homme en premier ;-)

Ecrit par : leafar | 02.02.2007

Est-ce que dans son livre Valérie Charolles a décrit les conséquences, non de la situation actuelle, mais d'un changement de normes dans le sens prôné dans votre billet ?

Ecrit par : Francis | 02.02.2007

Le livre de Valérie décrit en détail le problème et les conséquences de la situation actuelle, ainsi que ce qui pourrait être fait pour changer. Par contre, elle ne s'aventure pas sur les conséquences concrètes d'un changement de norme qui seraient très difficiles à évaluer dans le détail, tant les effets seraient importants.

Ecrit par : Jean-Baptiste | 02.02.2007

L'idée est tellement séduisante que je me précipite pour commander le livre de votre amie. J'espère que ce n'est pas de la pure technique comptable qui me serait inaccessible.

Merci en tous cas pour cette piste qui semble très prometteuse

René

Ecrit par : René | 02.02.2007

Les principes comptables s'appuieraient à une vision obsolète du monde ... ce qui laisse à entendre qu'ils sont eux-mêmes obsolètes.
Cela est possible, mais à quels principes fait-on référence ?
Ceux de la comptabilité française, de la comptablité anglo-saxonne ?
Ceux de la comptabilité privée ou ceux de la comptabilité publique française ?
Avec le sourire, je dirais que depuis le seicento vénitien notre plan comptable général français a été revisité dans les années 80 (du siècle dernier, il est vrai ...) et même si notre fonction publique est souvent honnie pour son passéisme, on assiste depuis peu à une volonté de convergence des normes de la comptabilité publique avec celles de la comptabilité privée.
Quant à la comptabilité anglo-saxonne, les différences essentielles avec la comptabilité française résident dans une approche bilantielle moins "patrimoniale" puisqu'elle permet des réévaluations d'actif qu'interdit le droit français et dans une définition du cash-flow plus souple que celle de la marge brute d'autofinancement hexagonale (la cèlèbre MBA).

La critique est salutaire, y compris et peut-être surtout dans les domaines d'expertises.
Pourtant ...
On peut sans crainte plaider pour la pertinence et l'efficacité de notions comme la valeur ajoutée, le Fonds de Roulement ou le Besoin en Fonds de roulement et de mécanismes comme l'amortissement ou la provision.

D'ailleurs concernant la VALEUR AJOUTEE, on peut noter qu'elle est la seule notion commune à nos comptabilités privées et publiques, justement parce qu'elle est un indicateur de la création de richesse aussi bien privée et publique.
Cela se traduit par une interprétation du compte de résultat en amont de la valeur ajoutée comme l'équation propre à chaque entreprise de la construction de la richesse et en aval comme la contribution de l'entreprise à la redistribution de la richesse (aux salariés, aux organismes sociaux, à l'Etat, aux actionnaires et à elle-même pour son développement ou son auto-assurance au travers des mécanismes de l'amortissement et du provisionnement).
Et je concède bien volontiers que cette interprétation est une synthèse de notre vision actuelle de la société.
Notre système comptable définit objectivement l'entreprise comme un acteur de création et de redistribution de la richesse de la Nation, cher au vieil Adam. Il l'affirme, le proclame et l'assume, offrant à l'Etat le cadre de sa politique fiscale et sociale sans pour autant imposer un choix politique: libre à chaque obédience de favoriser tel ou tel acteur tout au long de la chaîne de création de valeur (le fournisseur, le salarié, les organismes sociaux, l'Etat, les banques, l'auto-assurance ou le développement de l'entreprise et enfin l'actionnaire).

Au fond, la comptabilité n'est pas un système, elle n'est qu'un outil au service d'un système.
Et depuis l'invention de la comptabilité en partie double (le genial équilibre du débit et du crédit), l'outil s'est sophistiqué.

Que dire de la démarche qui pense le système à partir de l'outil ?
Ah oui ... que le structuralisme a déjà démontré ses limites ... peut-être pas encore dans le domaine initiatique de la technique comptable.

http://infonte.over-blog.com/

Ecrit par : Jean-Louis PIERA | 05.02.2007

"La comptabilité est peut être une vieille dame, mais elle a encore ses règles, et il convient de les respecter" disait un partner avec qui je travaillais du temps ou j'étais chez Arthur Andersen.

La comptabilité est en effet une vieille dame, mais je pense qu'il faut mettre à son crédit plutôt qu'a son débit le fait qu'elle n'ait pas changé. Cette discipline s'est patinée au fil des siècles. La comptabilité en partie double constitue, disait Goethe, une des plus belles inventions de l'esprit humain.

Quand à la problématique que tu abordes - le traitement des actifs incorporels - elle est débattue depuis longtemps par les penseurs du domaine, les organes de normalisation.

Les américains sont assez en avance dans le domaine. Ils ont abordé le coeur du sujet dans le Statement of Financial Accounting Concept n°2 : Qualitative characteristics of financial information, en 1980.

En bref, ils opposent la notion de relevance (pertinence) et celle de reliability (fiabilité).

Il s'agit de choisir entre une information fiable (la mesure est la même quelque soit la personne qui fait la mesure) et une information pertinente (c'est a dire reflétant le plus précisément le phénomène mesuré).

Tu milites pour une information pertinente. La pratique actuelle de la comptabilité favorise le caractère fiable de l'information.

Ecrit par : Gilles Satgé | 16.02.2007

Merci Gilles pour ce commentaire et cette jolie citation. Je la ressortirai dans les diners en ville ;-)

Ecrit par : Jean-Baptiste | 16.02.2007

Elle fut - parait-il - prononcée par ledit partner au conseil d'administration d'une grande banque française devant des administrateurs dont il devenait nécessaire de réfréner les pulsions créatives en matière comptable.

Elle a du faire son petit effet !

Ecrit par : Gilles Satgé | 19.02.2007

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