21.02.2008

L’impossible choix Droite - Gauche

Il existe un étrange paradoxe de la démocratie. Les gens à revenus modestes sont électoralement très majoritaires. Et pourtant, ils ont beaucoup de mal à faire élire un gouvernement qui défendent leurs intérêts.

Le dernier livre de Jean-Claude Michéa, l’Empire du Moindre Mal, fournit une explication assez provocatrice, qui mérite d’être signalée. Il nous dit en substance que la manière dont est structuré le paysage politique présente une alternative impossible au peuple. En fait, quel que soit sa situation financière et sociale, il y a d’excellentes raisons de voter à gauche comme à droite. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle entre ces deux forces, on assiste à un rapport de forces aussi équilibré dans le temps. Les alternances de majorité se font bien d’avantage sur l’envie de changer de têtes (l’usure du pouvoir) que sur des choix politiques vraiment clairs.

Venons-en au fond de commerce de chaque force. Certains domaines comme la fiscalité sont faciles à décrypter. Si vous êtes riche, votre portefeuille vous incite à voter à droite qui prône la modération fiscale. A contrario, si vos revenus sont modestes, cela parait un meilleur calcul de choisir la Gauche qui promet d’avantage de redistributions des richesses.

Concernant le juste équilibre public privé, l’arbitrage est sensiblement le même. Plus vous détenez d’intérêts privés, moins vous avez intérêt à ce que l’Etat vienne y mettre son nez, donc faveur à la Droite qui prêche la dérégulation. A contrario, ceux qui ne possèdent pas grand chose pourront être d’avantage séduits par l’interventionnisme étatique prôné à gauche.

Si on passe au chapitre immigration, tout se complique, car les choix politiques s’inversent de manière spectaculaire. L’extrême gauche qui milite pour la régularisation massive des sans papiers (ce qui ne peut qu’encourager de nouveaux candidats à l’immigration) défend objectivement les intérêts des plus riches. L’arrivée d’une main d’œuvre bon marché et abondante serait du pain béni pour les employeurs. Cela d’autant mieux que les problèmes aigus de logement et d’intégration qu’impliqueraient ces arrivées massives seraient supportés essentiellement par les moins favorisés. Les nantis vivent beaucoup mieux au Brésil qu’en France. En passant, c’est plaisant de voir que le grand retour de l’immigration est d’ailleurs une des idées phares du rapport Attali, qui ne fait pas mystère de son tropisme libéral.

Sur le chapitre de l’insécurité, la situation est encore plus confuse. Comme l’ont illustré de manière saisissante les émeutes de 2005, on sait que l’essentiel de la violence se produit en circuit fermé au sein des quartiers défavorisés. Certains privilégiés au grand cœur peuvent être tentés de soutenir une lecture sociale du phénomène (défendue par une certaine Gauche), en dédouanant les délinquants de leurs actes au nom d’une société injuste. Cette bonne conscience est à peu près sans conséquence sur leur confort.

A contrario, les pauvres devraient en principe être séduits par le programme sécuritaire de la Droite. Cependant, cet arbitrage peut aussi se retourner contre eux, les effets collatéraux habituels de toute politique répressive (bavures policières, justice expéditive) s’exerçant avant tout sur les plus démunis.

La thèse de Jean-Claude Michéa est donc que le peuple d’en bas est face à un choix impossible. Il n’est là que pour arbitrer les rapports de forces entre deux groupes dirigeants antagonistes, la Droite qui défend l’élite économique et la Gauche qui incarne l’élite culturelle. De temps en temps, le peuple se fait plaisir en disant merde à ces élites, comme ce fut le cas pour le référendum sur l’Europe (où les principaux partis gouvernementaux de droite et gauche avaient fait l’erreur tactique impardonnable de prôner le même choix). Mais devant l’alternative politique habituelle, on ne s’étonnera pas que pour les groupes sociaux défavorisés, le seul choix résiduel soit entre la pipolisation (j’élis une personnalité et non un programme) ou l’apathie abstentionniste.

10.02.2008

Le casse-tête des taxis

Face au conflit des taxis, il est bien sûr facile d’hurler au corporatisme. Il est vrai que le manque de l’offre, notamment à Paris, est une donnée objective. Avant même le prix, la qualité première d’un taxi est sa disponibilité. Or, autant dans les quartiers d’affaire, il est en général assez facile de trouver un taxi, autant dans l’Est parisien, c’est très hasardeux, en encore je parle des créneaux horaires les plus favorables (sans abonnement VIP, le soir c’est carrément de la science fiction).

A première vue, le problème semble insoluble, tant les intérêts des parties sont opposés. Libéraliser le marché (en introduisant ces petits minibus aux tarifs libres qui ont été évoqué) revient à spolier les taxis. D’où leur réaction violente et immédiate. On peut comprendre que quelqu’un qui s’est endetté de 200.000 euros pour acheter sa plaque n’ait pas envie de voir son investissement partir en fumée.

C’est d’ailleurs un cercle vicieux. Plus le prix de la plaque monte, plus il est difficile de réformer le système. Et plus le système est figé, plus cela fait grimper le prix des plaques. A ce propos, je vous recommande l’analyse de GuSiFan sur l’origine de cette mécanique infernale.

Le rapport Attali n’a fait donc qu’agiter un chiffon rouge. Notre super sherpa national a montré encore une fois son stupéfiant sens politique. Il est vrai que lorsqu’on a la chance de détenir la science infuse, on n’a pas vraiment besoin de s’embarrasser des possibles réactions braillardes de quelques mauvais coucheurs.

Pour revenir à nos taxis en sous nombre, il a pourtant été évoqué dans le tintamarre médiatique une piste qui semble plus prometteuse. J’ai d’ailleurs testé l’idée avec plusieurs chauffeurs de taxi qui se sont montré agréablement ouverts. Cela consiste non pas à attribuer gratuitement des licences supplémentaires, mais à les vendre au prix fort et à redistribuer le produit de ces ventes aux chauffeurs existants.

L’augmentation de nombre de licences ferait certes baisser la valeur unitaire de chaque plaque par un effet d’abondance. Mais cette baisse serait amortie par l’augmentation de la taille et de la liquidité du marché. Et en encaissant le produit des ventes, les taxis devraient s’en tirer avec un pécule supérieur, sans que cela ne coûte rien aux caisses (vides parait-il) de l’Etat.

Cela revient à faire payer aux futurs taxis, la retraite des chauffeurs existants. On retrouve un mécanisme similaire à notre bon vieux système par répartition qui dans un marché en croissance (et pour celui des taxis, la marge de progression est importante) marche plutôt bien.

C’est un système souple, qui crée de nouveaux emplois, augmente l’offre pour les clients, tout en étant acceptable pour les taxis existants.

13.09.2007

Quand les assureurs régiront nos vies

Si le pouvoir politique avance doucement sur l’application du code de la route, d’autres acteurs pourraient bientôt y apporter un renfort inattendu mais redoutablement efficace.

L’assurance sur le principe du « pay as you drive » est un secteur en plein boom. Il s’agit d’implanter en dur un GPS dans votre voiture qui enregistre tous vos trajets. Très logiquement, votre police d’assurance est alors indexée sur le nombre de kilomètres parcourus et sur la dangerosité des itinéraires choisis. Mais ce système permet aussi d’analyser finement les comportements à risque. Si vous respectez bien gentiment le code de la route (vitesse, sens interdits, demi-tours…), vous pourrez garder vos bonus, sinon gare à la facture.

Comme souvent, le mouvement a est initié en Grande-Bretagne, temple du pragmatisme de marché. En France, la CNIL fait encore barrage pour le déploiement de ce type de contrat. Mais on peut parier que ce n’est qu’une question de temps avant que les assureurs peaufinent leur dispositif pour le rendre juridiquement acceptable.

A moyen terme, quand cette approche individualisée se sera généralisée, ce ne sera plus la peur du gendarme mais celle de notre assureur qui nous fera lever le pied de l’accélérateur. Rien ne s’opposera alors à ce que les compagnies aillent jusqu’à fabriquer leur propre code de la route.

De même, ce n’est qu’une question de temps avant que les complémentaires santé vous obligent à souffler tous les soirs dans un éthylotest pour recalculer en temps réel votre espérance de vie en fonction du nombre de verres de whisky que vous avez bu.

Dans sa brève histoire du XXIème, Jacques Attali avait spéculé sur le fameux principe de précaution qui envahie nos sociétés. Dans ce nouveau cadre, il y a fort à parier que les compagnies d’assurance prendront une place de plus en plus décisive dans nos vies. On s’en approche doucement. Sympa, non ?! ;-)

08.12.2006

Une (si évidente) histoire de l’avenir

Suite à la mention de Jean (fondateur de Navx) sur le dernier livre de Jacques Attali, je me suis précipité à la FNAC pour acheter « Une brève histoire de l'avenir » qui, en cette période de pré-Noël, trône sur toutes les têtes de gondole.

Evidement, il s’agit d’un essai très sérieux et non d’un livre de science fiction. Mais si le titre de ce livre vous parait un tantinet ambitieux, vous n’êtes pas au bout de vos peines. Au fil des pages, l’auteur nous affirme avec une assurance sans failles que ses prédictions sont précises, certaines et inévitables. Il suffit d’une fine observation des tendances actuelles et des leçons immuables de l’Histoire pour deviner comment va s’enclencher ce futur inexorable. Soit.

La fresque proposée est intéressante, parfois très créative. J’y reviendrai. Néanmoins, j’ai été surpris que dans son histoire du XXIème siècle, Attali ne mentionne pratiquement jamais Internet. Pourtant au rythme hallucinant où évolue le web, son impact sur le monde futur a toutes les chances d’être majeur.

Plus étonnant encore, dans une de ses rares mentions du web, il affirme (page 215 pour ceux que cela intéresse) que « le téléphone portable et Internet n’ont presque pas progressé depuis quinze ans ». Intrigué par cette phrase qui défiait mon rugueux bon sens, je lui ai écrit pour lui demander s’il pouvait préciser sa pensée à ce sujet.

J’avoue que sa réponse (par retour de mail) m’a laissé sur ma faim : « Cela me parait évident. Je suis désolé si cela ne l'est pas pour vous. ».

Humm… j’ai dû rater quelque chose. Et vous, ça vous parait évident ?!