05.03.2008

Les biocarburants, moteur de la faim ?

Avec le pétrole installé au dessus des 100 dollars le baril, les partisans des biocarburants bénéficient d’une conjoncture très favorable pour faire progresser leur cause. Les initiatives fleurissent un peu partout, l’Amérique et l’Europe rivalisant de volontarisme pour faire de ces biocarburants (qu’il faudrait en fait appeler agro-carburants pour éviter toute confusion) une piste crédible pour réduire notre dépendance au méchant pétrole fossile.

Je ne rentrerai pas dans la virulente (mais très technique) polémique sur le bilan énergétique des biocarburants dont certains affirment qu’il est globalement négatif (ce qui serait un comble). Les biocarburants sont aussi accusés d’être le cheval de Troie des OGM (qui deviendraient de ce fait acceptables, puisque non destinés à la consommation humaine). Il y a aussi le débat (à la mode mais récent et discutable) sur les possibles bienfaits des biocarburants contre le réchauffement climatique.

Cependant, tout cela parait un peu dérisoire, tant les vrais enjeux sont ailleurs. En effet, la très probable montée en puissance des biocarburants va avoir un impact fantastique sur l’économie mondiale dans les années qui viennent.

Pour comprendre les forces en jeu, il faut d’abord faire un petit tour par nos assiettes. On a beau s’empiffrer, chacun a une capacité d’absorption somme toute limitée. De fait, la demande en produits alimentaires est donc inélastique.

Cette particularité a eu une conséquence importante sur le secteur agro-alimentaire. Lorsque les rendements agricoles se sont envolés en Europe dans les années 70, on s’est rapidement trouvé avec des surplus qu’on ne pouvait plus écouler sur nos marchés domestiques (les Etats-Unis ont été confrontés encore plus tôt au même problème).

Face à cette demande inélastique, l’industrie agricole s’est donc tournée vers l’exportation. Ces énormes surplus ont nourri une baisse tendancielle des prix sur les marchés mondiaux. Dans les années 80, il a donc fallu lourdement subventionner les agriculteurs (via la PAC en Europe) pour compenser les prix trop bas, ce qui était assez paradoxale pour une industrie qui s’était par ailleurs illustrée par des gains de productivité époustouflants.

Depuis les années 2000, le décor a radicalement changé. La population mondiale s’est fortement accrue, mettant sous pression une révolution verte qui tend aussi à s’épuiser (notamment à cause de problèmes hydriques). En conséquence, les cours des matières premières agricoles explosent, à la plus grande joie des agriculteurs européens.

Et voilà qu’en parallèle, grâce à la divine montée du baril de brut, les biocarburants deviennent enfin rentables. La tentation est forte de spécialiser une partie de des terres cultivables vers ce nouvel eldorado. Emmené par le Brésil et l’Indonésie, on assiste à la ruée des pays du sud (où par ailleurs les rendements des biocarburants y sont de loin les meilleurs) en mal de devises vers ce nouvel or vert.

Ce redéploiement accéléré vers une production non alimentaire va nourrir mécaniquement les tensions sur les prix des matières premières agricoles. Pour faire court, les moteurs des pays riches se retrouvent soudains en concurrence avec les ventres des pays pauvres. Vu les forces en présence, il n’y a besoin d’être très clairvoyant pour imaginer qui aura la part du lion.

Pour l’Europe et les Etats-Unis, cette redistribution des cartes procure une double aubaine irrésistible. Non seulement ils diversifient leurs approvisionnements en carburants, en limitant leurs achats de pétrole fossile à des régimes hostiles. Mais en plus, de part leur production alimentaire structurellement excédentaire, ils sont les grands bénéficiaires de la montée des prix agricoles. Face à de telles opportunités stratégico-économiques, il est à craindre que les considérations humanitaires ne pèsent pas lourds dans la balance.

29.09.2007

Sur l’origine de la prétendue supériorité européenne

Suite aux commentaires sur ma note sur les innovations au Moyen-âge, je me suis plongé dans De l’inégalité entre les sociétés de Jared Diamond. Ce livre est une rafraichissante et radicale déconstruction de la supériorité de l’homme blanc. Pourquoi au XVIème siècle les Européens ont-ils balayé avec une telle facilité les grandes civilisations du Nouveau Monde (Aztèques, Incas, Mayas, Indiens) ? Les explications traditionnelles, qu’elles soient culturelles ou religieuses (voir pire, bêtement racistes) ratent l’essentiel : l’analyse des conditions initiales.

Si les trois civilisations les plus avancées du monde (par ordre chronologique Croissant Fertile, Chine et Europe) sont toutes apparues en Eurasie, ce n’est pas un hasard. Au-delà de leurs mérites propres, ces peuples ont surtout eu l’immense chance de bénéficier de facteurs géographiques très avantageux.

Tout d’abord, ils ont eu accès aux plantes les plus productives (blé, orge et riz en particulier) du monde. Cela a permit de développer une agriculture efficace, qui est le fondement du développement de toute société humaine complexe. Ensuite, ils ont eu la chance d’avoir (par hasard) sur leurs territoires le quasi monopole de tous les grands mammifères domesticables (moutons, vaches, cochons, chevaux, chèvres). Or ces mammifères ont eu un rôle déterminant dans leur développement économique.

Par ailleurs, ces milliers d’années de promiscuité avec des animaux domestiques ont aussi permit aux Eurasiens de développer une forte résistance à bon nombre de germes infectieux. A contrario, les Amérindiens y ont été exposé d’un coup à l’arrivée des envahisseurs. Cela explique pourquoi, ils ont été décimés au moins autant par le tétanos, le choléra et la variole que par les épées en acier des conquistadors.

Enfin, l’axe est-ouest du continent Eurasie a rendu relativement aisée la transmission des innovations entre les régions de même latitude. De fait, les plantes et les animaux domestiqués dans une zone géographique circonscrite ont fini par se diffuser sur tout le continent.

A l’opposé, l’axe nord-sud du continent américain impose aux innovations de traverser des climats très différents pour se diffuser. Voilà par exemple pourquoi le Lama des Andes (seul gros mammifère domesticable des Amériques !) n’a jamais été importé en Amérique du Nord. Il lui était impossible de traverser les forêts tropicales d’Amérique Centrale (l’Afrique a souffert d’un problème similaire avec au nord la barrière du Sahara et plus au sud celle de la forêt équatoriale).

Bref, tout ça pour dire qu’au moment du choc de l’arrivée de Christophe Colomb, les dés étaient pipés d’avance. Les Européens avaient eu la chance de naitre sur le bon continent. Dans un environnement beaucoup plus favorable, ils avaient pu acquérir une avance irrésistible qui leur permit de très vite dominer (et massacrer joyeusement) leurs alter egos du Nouveau Monde.

On peut tenter une petite analogie avec l’Internet. Pourquoi les Google, Yahoo et MSN sont tous américains (et non européens par exemple) ? C’est qu’indépendamment des mérites propres de leurs managers, les Etats-Unis bénéficient d’avantages structurels. En particulier, la taille et l’homogénéité du marché américain permet des effets de levier décuplés par rapport à l’Europe. Mais bon, ce n’est pas pour ça qu’on ne va pas se battre pour que les startups européennes deviennent les meilleures du monde ! ;-)

06.09.2007

Quelques conséquences du renchérissement des produits agricoles

Outre faire la joie des traders en céréales, il y a un certain nombre de conséquences importantes à cette pression structurelle à la hausse sur les prix des produits agricoles.

Tout d’abord, comme on l’a déjà souligné sur ce blog, le renchérissement de la viande risque d’être à moyen terme encore plus spectaculaire que celui des céréales.

Ensuite, dans un monde où la surface des terres cultivables n’est pas extensible à l’infini, on sent mal comment les biocarburants pourraient devenir une alternative crédible au pétrole fossile.

Certes le Brésil s’est lancé de manière très volontariste dans ces carburants dits agricoles, et avec des résultats plutôt encourageants. Mais cet exemple n’est pas reproductible, notamment en Europe. Outre un climat très favorable, le Brésil a une densité de population faible qui lui permet de multiplier ses surfaces agricoles. En passant, cela se fait au prix d’une déforestation intense qui devra bien s’arrêter un jour.

Dans un autre domaine, on peut parier que les expérimentations d’OGM vont se poursuivre et même s’accélérer. C’est aujourd’hui une des rares pistes pour augmenter fortement les rendements agricoles. Si en Europe, l’application du principe de précaution l’empêche, cela se fera ailleurs. Mais vu les enjeux colossaux, cela se fera, c’est certain.

Dans la famille opportunités intéressantes, on peut espérer que l’augmentation du prix des produits agricoles va enfin donner des marges de manœuvre pour réformer la PAC (Politique Agricole Commune) qui plombe le budget et les relations européennes depuis des années. Sans parler de l’OMC où les subventions des pays riches à leurs agriculteurs restent un sujet de tension récurrent avec les pays en voie de développement. A l’image de la flambée du pétrole qui permet d’enfin viabiliser certaines énergies alternatives, cette dynamique haussière peut permettre de sortir enfin d’une économie agricole administrée qui vit en apesanteur depuis trente ans.

04.09.2007

Le pain à l’heure de la mondialisation

Le prix du pain augmente de 7% à la rentrée. Cela a fait les gros titres des journaux. Cela pourrait paraitre anecdotique, tant c’est marginal dans les dépenses totales des Français. Mais pour des raisons historiques évidentes, le pain garde une force symbolique importante.

Voilà qui illustre les débats récurrents sur la validité de notre indice global d’inflation. Les gens se plaignent que les prix montent (notamment depuis le passage à l’euro), et pourtant l’Insee nous dit qu’ils évoluent de manière très raisonnable.

On sait bien que l’agrégat de l’Insee est une moyenne. Or, il n’y a rien de plus trompeur qu’une moyenne qui, par définition, masque des mouvements complètement opposés. A cela se rajoute le fait qu’on est en général plus sensible sur les produits de consommation quotidienne (le pain) que sur ceux les achats exceptionnels (écran plasma, transport aérien), même si l’ordre de grandeur des budgets sont sans rapport.

Mais pourquoi dans notre économie mondialisée, les prix des produits évoluent-ils de manière si contrastée ?

L’évolution des prix d’un produit est notamment liée aux gains de productivité du secteur. Il n’est pas compliqué de comprendre pourquoi le prix des écrans plasma s’est effondré depuis cinq ans. C’est tout simplement lié aux améliorations spectaculaires des processus de production de ces bijoux technologiques. Idem pour le transport aérien avec l’émergence du très efficace modèle low-cost.

Mais alors le prix du pain ? Depuis quelques années, les boulangeries industrielles ont fait de très nets gains de productivité. Cela a permit de distribuer en supermarché du pain moins cher, et d’une qualité qui est de plus en plus proche de celle des boulangeries traditionnelles. Néanmoins, du fait d’une législation protectrice pour les boulangeries (dont on pourrait se féliciter au nom d'une certain conception de l’aménagement du territoire, mais c’est un autre débat), on arrive au bout de ce système de concentration.

L’augmentation actuelle du prix du pain vient de la combinaison d’un essoufflement des gains de productivité du secteur, combinée avec le doublement du prix du blé.

Si le blé augmente tant, c’est là encore dû à deux phénomènes qui se combinent :

-          un coût de frein très net sur la révolution verte qui a permit l’explosion de la productivité agricole depuis 40 ans. On en a déjà décrit sur ce blog certaines raisons.

-          une augmentation mécanique de la demande mondiale, liée à l’augmentation globale de la population et à un régime alimentaire plus riche.

Ces deux phénomènes ont peu de chance de s’inverser à court terme, donc vous pouvez spéculer sans grand risque sur la poursuite du renchérissement des céréales (suivant le conseil donné il y a un an sur ce blog !).

Alors la baguette-bio-tradition, bientôt un produit de luxe pour bobos ?

30.12.2006

Nos enfants seront tous végétariens

La France a demandé, lors du conseil des ministres de l'Agriculture de l'UE, une augmentation des subventions à l'exportation pour le poulet entier versées par l'Union européenne aux éleveurs français. Officiellement pour contrebalancer les effets de la grippe aviaire sur les producteurs de volaille.

Il est toujours fascinant de constater cette incroyable capacité de lobbying de la filière viande rapportée à son poids électoral.

Subventionner l’exportation de poulet est pourtant une aberration à la fois écologique et économique. Produire un kilo de viande consomme autant d’essence que rouler 100 km en voiture. Cela nécessite aussi dix milles litres d’eau dont on nous dit qu’elle devient un bien rare. A l’heure où l’on nous parle de développement durable, ainsi que réduire l’effet de serre, est-ce vraiment de circonstance ? La surconsommation de viande en Occident n’entraine pas seulement des maladies cardio-vasculaires. Elle contribue aussi au déséquilibre énergétique et écologique de la planète. Sans parler du fait que cela ruine les petits producteurs du Tiers Monde, mais cela tout le monde s’en fiche.

Voilà qui illustre encore les méfaits d’un pétrole encore trop bon marché. En 2005, le carburant automobile a vu son prix réel divisé par 3 par rapport à 1979 (au plus fort du second choc pétrolier). Comment est-ce possible ? C’est qu’entre temps, le pays s’est enrichit. En 1979, il fallait une 5 heures de SMIC pour se payer 10 litres d’essence. En 2004, il n’en faut plus que 1h40. Ce qui compte, ce n’est pas le prix absolu de pétrole, mais son prix relatif par rapport à notre richesse. Autrement dit, son coût d’opportunité pour le consommateur par rapport à ses revenus.

Lorsque les prix du pétrole auront vraiment explosé en valeur réelle, nos enfants ne redécouvriront pas seulement les joies de la bicyclette. Ils seront aussi tous végétariens. Et tant pis pour les éleveurs de volaille.

10.09.2006

Quand meurent les grands fleuves

Si vous voulez en savoir plus sur la crise mondiale de l’eau (sujet devenu très à la mode ces derniers temps), je vous conseille la lecture de Quand meurent les grands fleuves de Fred Pearce. C’est un édifiant tour du monde des saccages écologiques liés à la surexploitation de l’eau.
L’auteur nous rappelle utilement que les grands gaspilleurs d’eau sont avant tout les agricultures avec plus de 80% de la consommation totale de l’eau (le reste étant partagé à égalité entre l’industrie et l’usage domestique). Un kilo de blé nécessite 1000 litres d’eau, le triple pour un kilo de sucre. Quand au kilo de café, l’addition nécessaire à sa production monte à 22 tonnes d’eau. Donc vous pouvez continuer à prendre des bains et à tirer votre chasse d’eau en toute bonne conscience, car cette consommation reste marginale dans l’addition totale.
On y apprend aussi que la moitié des fleuves de la planète sont en cours d’assèchement à cause du surpompage agricole. Plus une seule goutte d’eau n’arrive ainsi à l’embouchure de tout un tas de grands fleuves comme le Rio Grande entre les Etats-Unis et le Mexique, ou le fleuve Murray en Australie.
Les agriculteurs gloutons se sont aussi attaqués aux nappes phréatiques dont les niveaux baissent à vue d’œil. Dans certaines régions d’Inde, il faut maintenant creuser jusqu’à 900 mètres de profondeur pour trouver la moindre goutte d’eau.
Malgré certaines contractions (l’auteur attaque violement la création de lacs artificiels, tout en se lamentant de l’assèchement de certains lacs naturels) et un parti pris manichéen parfois un peu agaçant, ce livre offre un panorama assez complet du problème de l’eau qui va en s’amplifiant à l’échelle de la planète. La révolution verte qui a permis de nourrir l’explosion de la population mondiale serait menacée par la surexploitation trop rapide de réserves d’eau non renouvelables (les nappes phréatiques profondes qui mettent des milliers d’années à se reconstituer).
Bref, si vous avez un tempérament de spéculateur sur le moyen terme, il y a un coup à jouer. D’ici dix ans, on devrait assister à de très probables pénuries aigues d’eau à grande échelle, en particulier en Inde et en Chine. Cela aura des répercussions graves sur l’indépendance alimentaire de ces poids lourds démographiques. Ce qui devrait en toute logique conduire à une explosion du prix des denrées agricoles sur le marché mondial.