22.08.2007
Gloire et limites des brevets
Outre le risque d’obsolescence possible des brevets dans notre nouvelle économie de la connaissance, il existe aussi un débat intéressant sur la légitimité du brevet en tant que tel. Celui-ci a été lancé par Josef Stiglitz, l’ancien économiste en chef de Bill Clinton, qui s’est fait une spécialité de pourfendre les grands laboratoires pharmaceutiques sur le sujet.
Pour bien en saisir l'argument de Stiglitz, il faut revenir sur le mythe de l’inventeur génial qui est prit soudain d’une divine illumination. Cette belle image est séduisante. Mais dans la vraie vie, en général les choses ne sont pas aussi romantiques.
Par exemple, la machine à vapeur. L’inventeur officiel retenu par l’Histoire est James Watt. Mais en fait, sa machine à vapeur n’est pas sortie un beau matin de son chapeau. Elle n’était qu’une nième version d’une succession de prototypes à vapeur conçus par plusieurs générations de mécaniciens de talents, dont Thomas Savery (1698), Denis Papin et Thomas Newcomen.
En 1781, James Watt introduit néanmoins une amélioration décisive : le cylindre à double action qui donnait enfin une puissance opérationnelle intéressante à la machine. Surtout Watt était un gros malin. Il prit bien soin de protéger son invention par des brevets, ce qui lui permettra de passer à la postérité.
L’ironie veut d’ailleurs que Watt vieillissant fût lui-même un frein au progrès. A soixante ans et au sommet de sa gloire, il bloqua les améliorations proposées autour des systèmes à haute pression conçus par la génération montante de mécaniciens comme Arthur Woolf. Son brevet, qui n’expira qu’en 1801, retarda pendant 20 ans l’apparition des premières locomotives à vapeur.
Toute invention est par nature incrémentale, donc la protection de ce "patrimoine intellectuel collectif" peut apparaitre injustifiée. Cependant, celui qui a apporté la touche finale qui permet à une invention de « marcher vraiment » (comme le double piston de Watt) fait franchir un pas décisif. Il peut donc paraitre légitime qu’il puisse bénéficier d’une protection juridique pour le gratifier de sa trouvaille.
Néanmoins, dans tous les cas il faut s’interroger sur la durée de cette protection. Déjà à l’époque de Watt, la durée de vingt ans pouvait sembler un peu longue. Mais avec l’accélération actuelle du progrès technique et des cycles de vie des produits, c’est de plus en plus anachronique.
En particulier, dans les technologies de l’information, protéger des inventions sur une longue période est contreproductif. Internet est un cas extrême. Comte tenu de la mutation perpétuelle du web, un horizon de 5 ans parait déjà démesuré.
19:46 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : brevets, machine à vapeur, Stiglitz
08.06.2007
L’avenir des brevets en question
Récemment, la Cour Suprême des Etats-Unis a rendu un arrêt majeur pour préciser certaines limites en termes de brevetabilité. En particulier, ne peut faire l’objet d’un brevet la simple combinaison de deux technologies existantes. L’argument des juges repose sur le fait qu’il existe une innovation naturelle incrémentale à l’échelle de la société toute entière. Cette innovation incrémentale viendra de toute façon un jour ou l’autre. Il n’est donc pas raisonnable qu’un acteur privé puisse en verrouiller la valeur sur des dizaines d’années, au seul prétexte d’avoir été le premier à y penser.
Ce coup de frein à la folie de tout brevetable est éminemment salutaire, d’autant qu’il va dans le sens de l’Histoire.
La législation des brevets s’est très bien adaptée à la société industrielle du XXème siècle. Les entreprises investissaient dans la R&D pour concevoir un nouveau produit. Les brevets permettaient d’en amortir la commercialisation. Tout allait bien dans le meilleur des mondes possibles.
En ce début du XXIème siècle, nous sommes en train de basculer de manière très rapide vers une société de services. Les ouvriers de demain ne seront plus dans les usines mais dans les centres d’appel. Les produits sont de plus en plus réduits à l’état de sous-jacents qui disparaissent derrière des offres de services intégrés. Le cas de l’industrie des logiciels est symptomatique de ce changement en cours.
Or les services ne sont pas brevetables en tant que tel (et c’est heureux !). D’autant qu’une grande partie de leur valeur est dans la qualité d’exécution. Les innovations dans ce domaine créent énormément de valeur. Le cas de Dell est exemplaire d’un empire industriel créé sur des innovations de services. Dell est d’ailleurs lui-même désormais confronté à de nouveaux redoutables concurrents asiatiques qui le défient à son propre jeu.
On peut résumer cela par : je peux concevoir le plus beau bijou technologique du monde, mais si je ne sais pas le packager dans une offre adaptée de services, cela n’a aucune valeur.
Rappelons que la justification principale des brevets est d’encourager la R&D en récompensant l’innovation. Mais que se passe-t-il si l’innovation se fait désormais essentiellement sur les services et l'exécution, et non les produits sous-jacents ? En réduisant artificiellement l’accès aux produits, le brevet ne devient-il pas alors un frein à l’innovation de services ?
Il est probable que ce basculement de la création de valeur aura des répercussions fondamentales sur les législations encadrant la propriété industrielle. La frénésie des brevets pourrait bientôt être derrière nous. Sous la pression des industriels eux-mêmes, on devrait au contraire assister à une réduction croissante de leur champ d’application.
12:42 Publié dans Economie, Startups | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : brevets, propriété industrielle, Dell, R&D, innovations
05.06.2007
Quelle est la valeur d’une idée ?
Il m’arrive assez régulièrement de discuter avec des porteurs de projet qui envisagent de monter leur entreprise, voir qui en ont déjà bien entamé les premières étapes. La plupart du temps, on a des discussions passionnantes à bâtons rompus et surtout sans langue de bois. Je n’hésite pas d’ailleurs à mettre les pieds dans le plat quand je ne sens pas un truc. C’est toujours constructif. J’ai moi-même beaucoup apprécié les feedback extérieurs que j’ai pu avoir à l’époque de Kiwee, et aujourd’hui sur Criteo. Rien ne vaut la confrontation d’idées pour affiner son plan d’action.
Parfois, je tombe néanmoins sur des gens qui me disent en substance : « j’ai une super idée, mais je ne peux rien dire, sinon on va me la voler ». Cette paranoïa de l’entrepreneur en herbe est ultra-classique. A l’époque de mes premiers projets, j’avais moi-même eu du mal à m’en extraire.
C’est dommage, car cette peur repose sur une illusion : celle de croire que les idées ont une valeur intrinsèque. En tant que telles, les idées n’ont aucune valeur. Ce qui a de la valeur, c’est uniquement la mise en œuvre efficace d’une idée.
Les consultants en stratégie dont le métier est de vendre des idées en savent quelque chose. S’il n’y a personne pour implémenter leurs brillantes recommandations, elles finissent au fond d’un tiroir et n’ont aucune valeur. Etant moi-même un ancien consultant, j’ai pu constater que ce qui fait la différence entre une futile discussion de salon et un vrai processus de création de valeur, c’est la capacité d’exécution. Pas très glamour, mais c’est la dure réalité.
Il existe une autre raison pour laquelle les idées ont de moins en moins de valeur. Le monde postmoderne est de plus en plus complexe. De fait, il devient très difficile de juger si une idée est bonne ou non. Dans la plupart des cas, la seule manière de trancher est de la mettre en œuvre (au moins partiellement) et de juger sur pièce. D’où l’extrême importante d’avoir une bonne capacité d’exécution.
Le facteur clé de succès n’est pas d’avoir des idées, mais d’être capable de les confronter à la réalité, et si possible de manière rapide et flexible. En passant, il est heureux que les idées ne soit pas brevetables. La possibilité de breveter une idée serait non seulement une absurdité conceptuelle, mais un frein catastrophique à la seule vraie innovation créatrice de valeur : la mise en œuvre des (bonnes) nouvelles idées.
12:37 Publié dans Création d'entreprise | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : entrepreneurs, brevets

