07.10.2007
Les délires spatiaux d’un docteur en physique théorique
Une fois n’est pas coutume, je vais vous parler d’un livre pour vous recommander de passer votre chemin. Son titre, le Secret de l’Occident, est pourtant très alléchant. D’autant que l’ambition de l’auteur, un certain David Cosandray, suscite au départ une certaine admiration : il s’agit d’expliquer non seulement les raisons historiques du succès de l’Europe, mais aussi son marasme actuel et encore mieux, les pistes pour s’en sortir.
L’idée de base du livre est que le secret des nations qui réussissent (ce qu’il appelle leur formule magique) réside dans le découpage de leurs côtes maritimes. Il suffit de regarder une carte d’Europe pour constater le nombre très important d’iles et presque îles naturelles de grande taille (Royaume-Uni, Italie, Grèce, Ibérie, Danemark, Scandinavie). Cette topographie exceptionnelle a deux conséquences clés :
- elle a encouragé les échanges et donc le développement économique
- elle a permit de maintenir une division politique stable, ce qui garanti diversité et émulation entre les nations voisines.
En appliquant ces critères magiques, l’auteur nous explique le fameux déterminisme historique qui a fait de l’Europe, le maitre du Monde moderne.
La démonstration est relativement convaincante sur la comparaison avec la Chine. Cette dernière étant d’un bloc sans barrières naturelles internes, elle a fait assez vite son unité politique et culturelle. Suite à de sombres intrigues de cour, ce pouvoir centralisé autoritaire a pu mettre un coup d’arrêt au XVIème siècle au développement technologique chinois. Cette idée des dangers d’un trop grand centralisme politique n’est pas nouvelle. Elle a été notamment développée avec brio par David Landes (dont la culture historique est sans commune mesure avec ce Cosandrey).
L’ennui de l’auteur du Secret de l’Occident, est qu’il veut absolument que sa théorie géographique soit une lecture universelle de l’Histoire. Cela le conduit à des simplifications caricaturales, notamment sur les causes de la montée du monde musulman au VIIIème siècle, puis de sa stagnation à partir du XIIème siècle. Sa théorie est aussi incapable d’expliquer le formidable développement des Etats-Unis au XIXème siècle (mais non du Mexique ou de l’Indonésie par exemple). Bref, beaucoup moins crédible qu'un Jared Diamond.
Là où cela devient carrément grotesque est quand il explique sans rire que le marasme actuel de l’Occident vient de l’abandon de la colonisation de l’espace depuis la fin du programme Apollo. Plus de guerre froide, plus de rivalité armée entre les grandes puissances, et hop, c’est la décadence. Ce raisonnement s’appuie sur l’idée très douteuse que seuls les grands mouvements de colonisation conflictuels permettent à l’Humanité d’aller de l’avant, le système solaire étant dorénavant la nouvelle frontière à franchir.
Déjà parler de marasme économique est une contre-vérité flagrante. Depuis vingt ans, la planète se développe au contraire à une vitesse sans équivalente dans l’Histoire. Cela crée d’ailleurs des tensions importantes sur l’accès aux ressources, comme l’explosion du prix du baril de pétrole nous le rappelle tous les jours. La question est beaucoup plus dans la juste répartition des richesses crées, que la croissance absolue elle-même.
Pour rendre justice à l’auteur, il faut préciser que ce livre a été écrit en 1997. A cette époque (lointaine), il semble que certains grands esprits de la physique théorique n’avaient pas encore réalisé que la révolution informatique était en train de déboucher sur la formidable explosion de l’Internet.
Heureusement, grâce à la nouvelle économique numérique, il n’y aura pas besoin d’aller conquérir la planète Mars pour générer de la croissance. Internet ouvre des perspectives fantastiques en retombées économiques. Ca tombe bien, car vu l’extrême hostilité du milieu extraterrestre, cela n’était pas gagné cette petite colo martienne… ;-)
20:12 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Histoire, civilisations, développement, Mars
29.09.2007
Sur l’origine de la prétendue supériorité européenne
Suite aux commentaires sur ma note sur les innovations au Moyen-âge, je me suis plongé dans De l’inégalité entre les sociétés de Jared Diamond. Ce livre est une rafraichissante et radicale déconstruction de la supériorité de l’homme blanc. Pourquoi au XVIème siècle les Européens ont-ils balayé avec une telle facilité les grandes civilisations du Nouveau Monde (Aztèques, Incas, Mayas, Indiens) ? Les explications traditionnelles, qu’elles soient culturelles ou religieuses (voir pire, bêtement racistes) ratent l’essentiel : l’analyse des conditions initiales.
Si les trois civilisations les plus avancées du monde (par ordre chronologique Croissant Fertile, Chine et Europe) sont toutes apparues en Eurasie, ce n’est pas un hasard. Au-delà de leurs mérites propres, ces peuples ont surtout eu l’immense chance de bénéficier de facteurs géographiques très avantageux.
Tout d’abord, ils ont eu accès aux plantes les plus productives (blé, orge et riz en particulier) du monde. Cela a permit de développer une agriculture efficace, qui est le fondement du développement de toute société humaine complexe. Ensuite, ils ont eu la chance d’avoir (par hasard) sur leurs territoires le quasi monopole de tous les grands mammifères domesticables (moutons, vaches, cochons, chevaux, chèvres). Or ces mammifères ont eu un rôle déterminant dans leur développement économique.
Par ailleurs, ces milliers d’années de promiscuité avec des animaux domestiques ont aussi permit aux Eurasiens de développer une forte résistance à bon nombre de germes infectieux. A contrario, les Amérindiens y ont été exposé d’un coup à l’arrivée des envahisseurs. Cela explique pourquoi, ils ont été décimés au moins autant par le tétanos, le choléra et la variole que par les épées en acier des conquistadors.
Enfin, l’axe est-ouest du continent Eurasie a rendu relativement aisée la transmission des innovations entre les régions de même latitude. De fait, les plantes et les animaux domestiqués dans une zone géographique circonscrite ont fini par se diffuser sur tout le continent.
A l’opposé, l’axe nord-sud du continent américain impose aux innovations de traverser des climats très différents pour se diffuser. Voilà par exemple pourquoi le Lama des Andes (seul gros mammifère domesticable des Amériques !) n’a jamais été importé en Amérique du Nord. Il lui était impossible de traverser les forêts tropicales d’Amérique Centrale (l’Afrique a souffert d’un problème similaire avec au nord la barrière du Sahara et plus au sud celle de la forêt équatoriale).
Bref, tout ça pour dire qu’au moment du choc de l’arrivée de Christophe Colomb, les dés étaient pipés d’avance. Les Européens avaient eu la chance de naitre sur le bon continent. Dans un environnement beaucoup plus favorable, ils avaient pu acquérir une avance irrésistible qui leur permit de très vite dominer (et massacrer joyeusement) leurs alter egos du Nouveau Monde.
On peut tenter une petite analogie avec l’Internet. Pourquoi les Google, Yahoo et MSN sont tous américains (et non européens par exemple) ? C’est qu’indépendamment des mérites propres de leurs managers, les Etats-Unis bénéficient d’avantages structurels. En particulier, la taille et l’homogénéité du marché américain permet des effets de levier décuplés par rapport à l’Europe. Mais bon, ce n’est pas pour ça qu’on ne va pas se battre pour que les startups européennes deviennent les meilleures du monde ! ;-)
18:15 Publié dans Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : civilisations, développement, agriculture, Histoire, startups
08.12.2006
Une (si évidente) histoire de l’avenir
Suite à la mention de Jean (fondateur de Navx) sur le dernier livre de Jacques Attali, je me suis précipité à la FNAC pour acheter « Une brève histoire de l'avenir » qui, en cette période de pré-Noël, trône sur toutes les têtes de gondole.
Evidement, il s’agit d’un essai très sérieux et non d’un livre de science fiction. Mais si le titre de ce livre vous parait un tantinet ambitieux, vous n’êtes pas au bout de vos peines. Au fil des pages, l’auteur nous affirme avec une assurance sans failles que ses prédictions sont précises, certaines et inévitables. Il suffit d’une fine observation des tendances actuelles et des leçons immuables de l’Histoire pour deviner comment va s’enclencher ce futur inexorable. Soit.
La fresque proposée est intéressante, parfois très créative. J’y reviendrai. Néanmoins, j’ai été surpris que dans son histoire du XXIème siècle, Attali ne mentionne pratiquement jamais Internet. Pourtant au rythme hallucinant où évolue le web, son impact sur le monde futur a toutes les chances d’être majeur.
Plus étonnant encore, dans une de ses rares mentions du web, il affirme (page 215 pour ceux que cela intéresse) que « le téléphone portable et Internet n’ont presque pas progressé depuis quinze ans ». Intrigué par cette phrase qui défiait mon rugueux bon sens, je lui ai écrit pour lui demander s’il pouvait préciser sa pensée à ce sujet.
J’avoue que sa réponse (par retour de mail) m’a laissé sur ma faim : « Cela me parait évident. Je suis désolé si cela ne l'est pas pour vous. ».
Humm… j’ai dû rater quelque chose. Et vous, ça vous parait évident ?!
12:15 Publié dans Internet | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Attali, histoire, Internet, avenir

