26.06.2007

Gloire et limites de la grande entreprise

Pourquoi la révolution industrielle a-t-elle démarré précisément dans la seconde moitié du XVIIIème siècle en Angleterre ?
Les historiens ont beaucoup disserté sur l’Angleterre. Ce qui lui a valut de jouer les pionniers tient au fait qu’à l’époque c’était le seul pays dont la gouvernance se rapprochait (vaguement) de la feuille de route idéale d’un Etat de droit. Les inégalités y étant aussi moins criantes qu’ailleurs, la création d’un marché de masse y fut plus facile.
Moins connus sont les mécanismes qui ont conduit à cette industrialisation, dont le secteur du textile fut l’un des principaux vecteurs. Depuis le Moyen-âge, on avait assisté à une succession d’améliorations techniques remarquables. Avec le temps, le tissage de la laine (le coton n’était pas encore connu) était devenu de plus en plus efficace.
Les artisans travaillaient de chez eux sur des métiers à tisser individuels. La matière première et les machines étaient financées par les marchands en avance de leur production future. Ce système avait l’avantage d’être d’une grande souplesse. Les marchands pouvaient adapter les livraisons de laine vierge en fonction de la demande. Ils ne payaient les artisans qu’au résultat. Ces derniers appréciaient aussi beaucoup cette flexibilité. Cela leur permettait de continuer à exploiter leur lopin de terre durant les périodes creuses.
Toutes les tentatives de regrouper des artisans tisseurs dans des fabriques furent vouées à l’échec. Les gains de productivité espérés par la concentration étaient loin de compenser la rigidité du système.
Mais au XVIIIème siècle, ce système bien rodé trouva finalement ses limites. De nouvelles machines très efficaces apparurent. Ces nouveaux métiers à tisser permettaient d'énormes gains de productivité. Par contre, ils coutaient très chers, donc il était hors de question de les installer chez chaque artisan. Il apparut alors que le regroupement d’artisans dans des proto-usines devenait enfin rentable. Pour la première fois dans l’Histoire, les effets d’échelle étaient plus importants que l’inévitable rigidité qu’ils induisaient. La généralisation de la machine à vapeur accéléra ensuite ce phénomène qui conduisit à la naissance des usines et du monde ouvrier. Ainsi était née la « révolution industrielle ». On connait la suite.Les grandes entreprises se sont développées sur cette notion d’effets d’échelle. En concentrant des ressources, on arrive à produire plus et moins cher. Aujourd’hui à l’heure des grandes multinationales, ce modèle parait au sommet de sa puissance.Pourtant la combinaison de plusieurs phénomènes majeurs amène à penser qu’on pourrait tout à fait voir se dessiner un chemin inverse. Tout d’abord, la généralisation de l’ordinateur individuel permet à chacun d’avoir à titre personnel une machine aussi puissante que celle qu’il peut obtenir par son employeur. Ensuite, la massification d’Internet permet à chacun d’être connecté à tous. Or, nous entrons dans l’économie de la connaissance où la valeur glisse de la production à l’innovation. Dans ce nouveau cadre, une poignée d’individus déterminés se révèle souvent bien plus efficace que des grands centres de R&D. Reste aux grandes entreprises la commercialisation, qui nécessitera presque toujours des moyens lourds.
L’industrie pharmaceutique est en train de basculer dans ce schéma, les grands laboratoires se contentant de plus en plus de gober les startups au fur et à mesure qu’elles conçoivent de nouvelles molécules innovantes. D’autres secteurs y viennent aussi sans bruit, notamment dans les technologies de l’information. Dans ce schéma, l’équilibre pourrait se trouver modifier entres d’un côté des individus et des PME moteurs de l’innovation, et de l’autre des grandes entreprises qui en seraient les tuyaux de distribution.

07.09.2006

Le mur de l’innovation

Bizarrement, malgré des sommes énormes investies en R&D, dans bon nombre de domaines clés, le progrès technique semble de plus en plus asymptotique. Faute d’être capable de  révolution, il se spécialise dans l’optimisation des coûts, le design et les gadgets de confort. Mais les vraies ruptures fonctionnelles sont rares.

 

Prenez l’aéronautique. La vitesse des avions commerciaux n’a pas changé depuis 40 ans. Et quand on voit les projets actuels d’Airbus et Boeing, il semble qu’on n’a rien à attendre de ce côté pour au moins les 20 ans qui viennent. On n’est tout simplement pas capable de faire un Concorde économiquement viable. Dommage car une réduction importante du temps de transport pourrait avoir un impact énorme sur la consommation de voyages.

 

Même problème dans l’automobile. Il n’y a aucun différence significative entre la voiture d’aujourd’hui et celle d’il y a 20 ou 30 ans. C’est toujours un engin à essence qui rend exactement le même service (et dont la vitesse moyenne est plutôt à la baisse). Et ce n’est pas l’ABS ou le 4ème airbag qui va changer la manière dont vous utilisez votre voiture. Le tout électrique ne semble pas pour demain, encore moins la conduite sans pilote.

 

Côté médicaments, ce n’est pas tellement plus brillant. A part le viagra, on n’a mis sur le marché aucune molécule depuis 20 ans, qui puisse rivaliser même de très loin, avec ce qu’à pu être l’introduction des antibiotiques. On attend toujours la fameuse révolution génétique.

 

Bref, la croissance à long terme dépend de ruptures technologiques sur lesquelles on a peu de prises. Et dans beaucoup de secteurs, on a l’impression de se heurter à une sorte de mur de l’innovation difficile à franchir.

 

Les deux seules technologies qui dans les 15 dernières années, ont créé une vraie rupture et donc des marchés vraiment nouveaux, c’est le téléphone mobile et l’Internet. Le téléphone mobile arrive à maturité. Il reste l’Internet qui n’en est, heureusement, qu’à ses débuts en termes d’impact sur le PIB.

 

Mais ce ne serait pas étonnant qu’on ait encore devant nous quelques années de croissance molle. Car la locomotive Internet, aussi dynamique soit-elle, pourra-t-elle porter toute l’économie sur ses épaules ?