17.12.2006

De quelle police voulez-vous ?

L’organisation de la police a été profondément influencée par deux instruments révolutionnaires : le téléphone et la voiture. Cette police réactive fonctionne selon un processus bien rodé : un incident est signalé par téléphone au commissariat central qui réagit en envoyant en trombe une voiture sur place. Ce processus s’appuie sur une organisation centrale puissante dotée de moyens de communication sophistiqués, flanquée d’unités très mobiles prêtes à être projetées partout.

La série américaine 24 heures Chrono fournit une illustration caricaturale du principe de « on se dépêche d’arriver trop tard ». Cette organisation débouche donc dans le meilleur des cas par des interpellations : on réussit à coincer les méchants (après si possible une épique course poursuite).

La logique sous tendue est limpide : en attrapant les délinquants, on fait une pierre deux coups : à la fois on les met hors d’état de nuire et on en dissuade d’autres d’agir. Les Etats-Unis qui ont poussé le plus loin la sophistication de cette technique, ont accumulé 2,2 millions de prisonniers, soit 23% du total de la population carcérale mondiale (alors que leur poids démographique n’est que de 4%).

Cette logique est-elle efficace ? Si la baisse de la délinquance dépendait avant tout de l’efficacité de la police, elle devrait d’abord se manifester sur les délits que la police maitrise le mieux. Or, l’ennui c’est que c’est l’inverse qui se produit. La baisse constatée depuis dix ans concerne les vols, dont plus des trois quarts des auteurs ne sont jamais identifiés. A l’opposé, les violences aux personnes où la police parvient à arrêter 75% des auteurs (ce qui est remarquable), sont en hausse.

Le cas le plus spectaculaire concerne le vol de voitures et de scooters. Ces vols sont en baisse de 30% depuis 10 ans. Pourtant le taux d’élucidation qui plafonne désespérément à 7% devrait au contraire aiguiser l’appétit des délinquants. En fait, la baisse s’explique essentiellement par la sophistication des dispositifs de sécurité passive sur les véhicules qui compliquent beaucoup la tâche des voleurs.

Cette dynamique est à mettre en parallèle avec les études d’un chercheur américain qui avait montré dans un livre désormais célèbre (Freakeconomics) que la légalisation de l’avortement en 1973 aux Etats-Unis pourrait être un facteur explicatif majeur de la baisse de la criminalité dans les années 90.

Voilà qui tendrait à montrer que sur le long terme, la police n’a qu’une influence très partielle sur l’évolution de la délinquance. Mais le problème est que le travail de la police est essentiellement jugé sur des critères quantitatifs, en particulier le nombre d’interpellations. Cela incite à privilégier une organisation réactive. A l'opposé d'une démarche préventive, dont il est toujours difficile de mesure les vrais effets.

28.11.2006

Violences urbaines, police et banlieues : le cercle infernal

Les émeutes de l’automne 2005 (qui par leur ampleur sont sans précédent en Europe depuis 30 ans) ont été commenté dans tous les sens par les médias. Dans Le Frisson de l’Emeute, Sébastian Roché, un sociologue spécialiste en sécurité, essaye de décortiquer le vrai du faux sur cette question difficile.

 

Par exemple, l’idée assez intuitive que les inégalités sociales seraient la cause principale des émeutes ne résiste pas à l’analyse. On constate ainsi que les pays où les transferts sociaux sont les moins développés (Portugal, Grèce, Espagne) et ceux pour lesquels ils sont le plus (Danemark, Suède, Allemagne) n’ont pas connus de flambées de violences équivalentes dans les dix dernières années. Deux pays en Europe au contraire se distinguent par des émeutes récurrentes : la France et la Grande-Bretagne qui ont pourtant une conception assez éloignée de l’Etat social.

 

Aux Etats-Unis, des recherches similaires ont montrées que la probabilité d’occurrence des émeutes n’est pas corrélée avec le niveau d’inégalités observées d’une ville à l’autre. Voilà qui est ennuyeux pour la politique de la ville de Borloo, pour qui l’urbanisme est la clé du problème.

 

Plus ennuyeux encore, il semble que la dimension ethnique des émeutiers soit primordiale. A partir de questionnaires soumis à 436 meneurs qui ont été appréhendés dans 24 quartiers sensibles suite aux évènements, on a constaté avec effarement que plus de 85% sont issues de familles immigrées.

 

On sait que ces minorités sont particulièrement importantes en France et en Grande Bretagne pour des raisons liées à l’Histoire coloniale de nos deux pays. Ceci expliquerait mieux en quoi nous faisons face aux mêmes problèmes que les Anglais en termes de violences urbaines.

 

Après une longue analyse, l’auteur conclut que le facteur principal de déclenchement des émeutes provient de mauvaises relations entre la police et certaines minorités. Ces mauvaises relations proviennent d’un cercle vicieux difficile à casser : la surdélinquance des jeunes issus de l’immigration entraine une réaction policière ethniquement ciblée, ce qui alimente un sentiment d’injustice des populations concernées et une hostilité croissante contre les forces de l’ordre. Cela explique aussi pourquoi les émeutiers s’en sont pris qu’à la police et non par exemple aux bourgeois des beaux quartiers.

 

Selon Sébastian Roché, le concept de police de proximité parait une piste intéressante pour répondre à cet épineux problème. Ce revient à privilégier une logique de prévention plutôt que d’interpellation. Mais il semble que l’idée ait été enterrée en France avant même d’avoir été sérieusement expérimentée. On en reparla sans doute à l’occasion de la (malheureusement assez probable) prochaine vague de violences urbaines.