21.06.2008

Les vrais enjeux du financement de l'audiovisuel public

Le débat bat son plein sur le financement de France 2 & 3 (j’en avais parlé de manière prémonitoire en Novembre dernier bien avant la bombe de Sarkozy). La commission Copé multiplie les acrobaties créatives pour trouver des nouvelles assiettes de taxes.

Comme souvent, une partie du sujet est escamotée. Pour illustrer cela, une anecdote. L’autre jour, au cours d’un débat animé sur France Inter, un journaliste a rappelé les missions du service public audiovisuel : informer, instruire et divertir. Cette remarque a semblé une telle évidence à tous qu’aucun intervenant (pourtant composé de personnalités de tous bords) n’a relevé.

Pourtant à y réfléchir, cela n’a rien de si trivial. Autant on peut assez facilement se convaincre qu’informer (objectivement) et instruire (intelligemment) font parti des missions quasi régaliennes de l’Etat. Deux chaines publiques font d’ailleurs un travail tout à fait remarquable dans ces domaines : LCP pour les débats citoyens et Arte pour la culture et les documentaires thématiques.

Autant est-ce bien le rôle de l’Etat de divertir ses citoyens ? Nos impôts doivent-ils servir à financer des émissions de variétés et des fictions américaines ?

Pour forcer le trait, on pourrait s’interroger sur le périmètre du service public culturel. Pourquoi se limiter à l’audiovisuel ? Après tout, de jolis journaux sans pub avec des articles intéressants, instructifs et divertissants, cela serait super, non ? Une si noble cause justifierait bien une petite solidarité fiscale de tous les foyers français. Et puis, en voilà une manière élégance de régler le délicat problème du déclin de la PQN. :-)

En fait, s’il y a une telle omerta sur la pertinence de maintenir un « service public du divertissement », c’est que cette activité génère un énorme fromage qui fait vivre beaucoup de gens.

Tout d’abord, les animateurs télés. Leurs émoluments sont très corrélés avec l’audience de la chaine. Si France 2 abandonne sa mission de divertissement, son audience va baisser de manière certaine. Dans cette nouvelle dynamique, les gros cachets des stars de l’audimat deviendront intenables. On peut comprendre que ce n’est pas une perspective très réjouissante pour les intéressés.

Ensuite, il existe tout un écosystème de producteurs qui dépendent des commandes publiques. Pour eux, tout rétrécissement du budget de la télé publique va se traduire fatalement par une baisse du carnet de commandes. On peut aussi comprendre que cela ne leur fasse pas plaisir.

Nous y voilà. Derrière la redevance télé, le vrai sujet est le financement de la production audiovisuelle française. Celle-ci ne survit que parce qu’elle est lourdement subventionnée au travers de nombreux mécanismes (dont, outre l’obligation d’investissement des télévisions,  les plus connues sont le statut particulier des intermittents et la niche fiscale des Sofica).

Ces aides massives peuvent se concevoir au nom de la fameuse exception culturelle. Celle-ci postule que les produits culturels sont d’une essence particulière qui justifie de les affranchir des contraintes habituelles de la rentabilité. Il s’agit d’un choix politique fort qui a été reconduit par tous les gouvernements depuis quarante ans.

Alors pourquoi pas. Par contre, le débat démocratique gagnerait en transparence et en clarté si on affichait clairement les enjeux. Ce serait d’autant plus facile que ce concept d’exception culturelle semble bénéficier d’un assez fort consensus (en France).

Il est tout à fait regrettable que notre chère ministre Christine Albanel ait réduit le champ du débat à remplacer les recettes publicitaires de France 2 par une taxe sur les fournisseurs d’accès et les mobiles. Cette vision maladroite conservatrice ne peut que susciter l’incompréhension, en particulier des jeunes générations. Ayant massivement migrés sur le mobile et l’Internet, ils se demandent au nom de quoi ils paieraient une dime pour subventionner la vieille télé de papa.

19.05.2008

Comment Internet broie le modèle économique des médias

La nouvelle concurrence des blogs suscite des débats passionnés au sein des journalistes et des bloggeurs. Alternative, menace ou effet marginal ? L’avenir tranchera, même s’il on peut d’hors et déjà souligner qu’il existe des différences fondamentales entre le bloggeur et le journaliste.

Autrement plus redoutable pour les médias est la rupture qu’induit Internet dans leur modèle économique. Comparé aux canaux traditionnels, on assiste sur le web à un effondrement du cout contact, à savoir le prix qu’un annonceur paye pour placer son message publicitaire devant les yeux d’un consommateur. Un million de visiteurs uniques sur Internet vaut beaucoup moins que le même million de lecteurs papier ou de téléspectateurs.

Le réflexe traditionnel est la méthode Coué. Cela consiste à affirmer que l’Internet est un média jeune, que les annonceurs ne connaissent pas bien, et donc qu’ils ne sont pas encore prêts à payer à sa juste valeur. Il suffit donc de patienter. A un moment ou un autre, les prix vont finir par remonter pour converger vers ceux des médias traditionnels. Ce n’est donc qu’une phase (désagréable) de transition à passer.

Malheureusement, ce doux rêve n’a que peu de chance de se réaliser. Le prix moyen du CPM (le cout pour mille contacts) n’a que peu de chance de monter de manière significative. Bien au contraire, et cela pour deux raisons.

La première est que l’offre est excédentaire. Autrement dit, la croissance du nombre de pages vues sur Internet est structurellement supérieure à celle des budgets publicitaires. Pire, les médias d’information au sens large pouvaient jusque là monnayer chèrement leur quasi monopole (à l’exception de l’affichage et du mailing) d’accès aux consommateurs. Avec l’Internet, ils sont maintenant concurrencés par d’énormes sites non médias (moteurs de recherche, sites communautaires, webmail) qui offrent des inventaires très supérieurs aux leurs. Les médias en ligne se battent sur la qualité de leur marque pour justifier des CPM plus élevés. Mais avec l’éclatement de l’information (une part croissante du trafic arrive directement sur les pages articles sans passer par la page d’accueil), cette position de principe se révèle de plus en plus fragile.

La seconde raison est encore plus fondamentale. Pendant des années, la télé et la presse ont été subventionné par la publicité (donc indirectement par les consommateurs). Pour la première fois avec l’Internet, les annonceurs sont capables de mesurer de manière précise et quantitative la rentabilité exacte de leurs campagnes. Fini l’adage bien connu : « je gaspille la moitié de mon budget pub, mais je ne sais pas lequel ». Chaque euro dépensé en ligne fait maintenant l’objet d’un calcul sophistiqué de retour sur investissement.

Les annonceurs sur Internet sont tout sauf immatures. Ils sont au contraire pragmatiques et sophistiqués. Les conséquences sont terribles pour les médias. Ils se trouvent soudain obligés de facturer les annonceurs au vrai prix, à savoir le prix de l’impact de la publicité, et non le prix de la rareté des contacts clients.

La migration des budgets pubs vers la logique quantitative de l’Internet risque d’asphyxier bon nombre de médias traditionnels. Les difficultés actuelles de la presse quotidienne nationale ne sont qu’un avant goût. La PQR et la télé n’auront qu’un bref répit avant de faire face à une équation similaire.

Alors, soit les subventions publiques (qui existent déjà mais qu’il faudra massivement augmenter) prendront le relai des annonceurs en l’habillant sous une noble cause type défense du « pluralisme démocratique » ou de « l’exception culturelle ». Soit les médias vont devoir se redéployer dans la douleur sur un modèle low cost qui reste à inventer.

01.02.2008

L’Internet va-t-il devenir la roue de secours de la télé publique ?

En novembre dernier, j’avais discuté sur la situation ambigüe de France Télévision financé par manière hybride entre la publicité et la redevance télé. Je ne pensais pas être si en amont de l’actualité avec l’annonce récente de supprimer complètement la publicité sur les chaines publiques. Certes, on peut voir dans cette décision un soutien indirect suspect aux chaînes privées qui vont récupérer la manne. Néanmoins, on sait que les investissements publicitaires vont migrer en grande partie vers l’Internet dans les années à venir. Donc, il s’agit au mieux d’un ballon d’oxygène passager, dont lesdites chaines privées auraient tout intérêt à utiliser avec soin pour accélérer la reconversion de leur modèle économique.

Le problème se complique avec la manière dont Christine Albanel, notre cher ministre de la culture, gère les conséquences pratiques cette décision. Tout d’abord, elle a immédiatement exclus la possibilité de faire tenir le budget de France Télévision dans l’enveloppe de la redevance actuelle. C’est dommage, car cela n’avait rien d'absurde (sauf si on fait une question de principe qu’un budget d’une institution publique ne peut jamais être revu à la baisse). A partir du moment où France Télévision a beaucoup moins la contrainte de l’audimat (puisqu’elle n’est plus dépendante de la publicité), elle n’a plus forcément besoin d’investir dans des programmes chers et racoleurs pour concurrencer de manière frontale les chaines privées. Les exemples d’Arte ou de la Chaine Parlementaire montrent qu’on peut faire fonctionner des chaines de service public de qualité avec des budgets beaucoup plus réduits.

Supposons néanmoins qu’il est de l’intérêt général d’alimenter par de l’argent public la course aux cachets des animateurs stars du PAF. La moindre des choses pour cette mission citoyenne est de la faire financier par le budget général de l’Etat. Et bien non, on va créer une nouvelle taxe spécifique. Après avoir envisagé de ponctionner les chaînes privées, les opérateurs de télécom, les fabricants d’électronique, voilà que selon les Echos, la nouvelle idée de notre ministre serait une taxe sur la publicité internet (depuis, cela a été mollement démenti sur le Journal du Net, mais l’idée est bien dans l’air notamment parmi certains députés).

Déjà que Christine Albanel s’illustre sur le dossier du téléchargement en peer-to-peer par une approche crispée et conservatrice, qui témoigne d’une ignorance crasse de l’écosystème Internet. Mais si cette idée saugrenue de taxe sur la publicité on-line devait être confirmée, on atteint un nouveau degré dans le savoureux.

Faut-il rappeler qu’à population équivalente, le marché de la publicité en ligne en France est encore cinq fois moins développé qu’en Grande-Bretagne ? Est-ce vraiment opportun de lui imposer une taxe supplémentaire à ce stade ? Ponctionner une industrie naissante et hautement stratégique pour subventionner un média en perte de vitesse, démontre une bien réjouissante vision de l’avenir.

Au final, cela revient à taxer les jeunes (qui ont basculé massivement vers l’Internet) au profit des seniors (qui regardent encore majoritairement la télé). Ces  derniers démontrent encore une fois que leur poids électoral grandissant pèse de plus en plus lourd dans les arbitrages politiques du pays.

01.11.2007

Au fait, pourquoi on paye la redevance télé ?

Le gouvernement a tranché : il n’y aura pas de seconde coupure publicitaire sur France 2. Au nom de la défense de la qualité du service publique (et bien sûr au grand soulagement des chaînes privées concurrentes).
On aurait pu imaginer que le lobbying intense de France 2 pour la seconde coupure publicitaire s’accompagne d’une proposition de baisser la redevance télé dans les mêmes proportions. Mais bon, on n’a encore jamais vu une institution publique demander autre chose qu’une augmentation nette de son budget. Donc il n’était évidemment pas question de baisser l’impôt télé, mais plutôt d’avoir d’avantage d’argent pour lutter enfin à armes égales contre TF1.
France 2 est victime de son financement hybride. D’un côté, son budget est dépendant de la publicité, donc elle est contrainte de faire de l’audience. Cela l’entraine dans une couteuse course pour coller à sa grande rivale sur les programmes à grande audience. D’un autre côté, son financement public la contraint à faire du « service public », sans d’ailleurs que cette notion ne soit jamais clairement définie.
La justification de la redevance télé est précisément de diffuser des programmes qui ne seraient pas économiquement viables dans le cadre d’une télé commerciale. Par exemple, l’excellente Chaine Parlementaire propose tous les jours des émissions politiques de qualité, mais (malheureusement) à faible audience. De son côté, ARTE promeut des œuvres culturelles (fictions ou documentaires) nettement plus exigeantes que celles des chaines commerciales. Education civique, débat citoyen, diversité culturelle. Pour ces programmes d’intérêt général, le financement public est nécessaire car le modèle publicitaire n’est pas viable.
Mais pour France 2 qui a de fortes contraintes d’audience, ces nobles objectifs de service public sont intenables. De fait, sa grille du début de soirée est truffée de séries américaines et d’émissions de variété. Dans une logique d’audience, rien de plus logique. Mais au final, on se trouve dans une drôle de situation où la redevance télé - nos impôts - sert à cofinancer des programmes (plutôt racoleurs) qui sont disponibles gratuitement sur TF1 ou M6.
Alors soit on laisse France 2 continuer sa course à l’audience, et dans ce cas il faut lui donner ses deux coupures pubs et autant la privatiser. Soit on lui impose un cahier des charges beaucoup plus strict sur ses programmes (ce qui en passant permettrait de diminuer beaucoup son budget). Dans tous les cas, la redevance télé devrait être réservée aux chaines qui ont une stricte mission d’intérêt général.
Mais bon en France, on aime bien les situations ambigües, en particulier quand il s’agit du « service public ». Dommage car ce flou artistique donne des arguments à ceux qui veulent sa suppression pure et simple.

11.10.2007

Le probable désastre annoncé de la télé sur mobile

Toute nouveauté sur le mobile surexcite les appétits. Vu le taux d’équipement des Français en téléphones mobiles, on comprend les enjeux. Si un service a du succès dans ce domaine, le business potentiel à la clé est mécaniquement très important. Il suffit de se rappeler l’explosion du téléchargement de sonneries au début des années 2000 (le marché a ensuite plafonné à cause d’ayant-droits devenus trop gourmands, mais c’est une autre histoire).

Alors la télé, prochaine « killer application » du mobile ? Force est de reconnaitre que pour l’instant les débuts sont plutôt poussifs dans les différents pays qui l’ont expérimenté. Les grandes manœuvres vont pourtant bon train en France où personne ne veut rater la nouvelle poule aux œufs d’or.

L’approche qui a le vent en poupe consiste à faire de la télédiffusion (broadcast) sur une bande de fréquence prédéfinie. L’Union européenne pousse à fond le projet en voulant imposer une norme unique à l’échelle du continent (comme elle l’avait fait avec tant de succès pour le GSM au début des années 90).

Cette technique revient à copier coller la télé traditionnelle sur le mobile. L’intérêt est d’offrir un nombre de connexions simultanées illimitées. Une fois le réseau en place, qu’il y ait une poignée ou dix millions de téléspectateurs, cela coute autant en frais de diffusion.

L’ennui de ce système est que les fréquences disponibles étant forcément limitées, le nombre de programmes qu’on peut diffuser en simultané est faible. Dans la pratique, cela réduit l’offre à un petit bouquet de chaînes.

Après tout, pourquoi pas. Les grandes groupes audiovisuels sont très à l’aise dans ce système qu’ils maitrisent sur le bout des doigts. Les constructeurs de téléphones nous promettent de bientôt sortir en grande série des téléphones avec une puce capable de recevoir ces fameuses chaines mobiles. Il reste juste aux télés à se mettre d’accord avec les opérateurs mobiles sur qui finance le réseau de diffusion (qu’il faut construire entièrement) et comment se répartir en conséquence le futur gâteau publicitaire que tout le monde imagine bien sûr très juteux.

Tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes mobiles. Le problème est que ce beau rêve risque de tourner au vinaigre pour une raison simple : les utilisateurs ne semblent pas disposer à jouer le jeu.

Les ados (précurseurs des tendances lourdes de demain) désertent à grande vitesse la télé de papa. Depuis qu’ils ont gouté à l’incroyable flexibilité de l’Internet, ils ne veulent plus qu’on leur impose des grilles horaires rigides de programmes prédéfinis. Alors difficile d’imaginer qu’ils vont accepter cette régression sur le mobile, un médium où de surcroit la qualité visuelle est très dégradée par rapport au poste de télé traditionnel.

A supposer que les gens acceptent de consommer de manière intensive de la vidéo sur leur petit écran de mobile, le seul chemin viable à moyen terme est de reproduire la flexibilité et la richesse d’Internet. Cela revient donc à proposer des millions de programmes à la carte, en rendant si possible, les flux ultra personnalisés pour éviter une fastidieuse navigation.

A la grande joie des opérateurs télécom, il y a donc fort à parier que la télé mobile du futur passe par le réseau 3G, voir plus réalistement en Wifi qui pour l’instant est la seule technologie qui offre en mobilité un débit suffisant pour de la vidéo de qualité en flux continus.

Cela condamne donc par construction l’approche broadcast. Seuls les fabricants d’infrastructures de télédiffusion trouveront (peut-être) à court terme leur intérêt dans ce gros gâchis technologique qui se profile à l’horizon.

20.09.2007

Vers un nouveau modèle économique pour la télé de demain

Pour l’instant, les plateformes de vidéo ont encore beaucoup de mal à monétiser leur formidable audience. Google se casse les dents sur YouTube. Sa dernière idée est d’essayer d’y plaquer son modèle AdSense. Cela revient à introduire dans les vidéos des interstitiels publicitaires liés contenu du programme visionné. Vous regardez une vidéo sur les voitures, à vous la pub pour la dernière BMW.

L’idée est séduisante, mais elle risque d’atteindre vite ses limites. Le problème est que les annonceurs veulent bien payer seulement s’ils sont associés à des contenus de qualité. En clair, c’est oui pour des formats professionnels qui ont couté beaucoup d’argent à produire. C’est non s’il s’agit d’obscurs vidéos amateurs qui ne présentent aucune garantie de qualité,

L’ennui est que dans ce modèle haut de gamme, les ayants-droits réclament à juste titre une grosse part du gâteau.  Au final, le risque est de voir l’essentiel de la valeur échapper à la plateforme vidéo pour aller directement dans les poches des producteurs (qui savent très bien quand il faut, imposer leur bon droit par des actions juridiques appropriés).

On a vu que l’enjeu de la télé de demain est de créer des flux vidéos continus hyper individualisés. Or ces flux qui sont centrés sur le téléspectateur permettront justement aux plateformes de changer leur approche de la publicité. Au lieu de faire des interstitiels liés au contenu du programme, ils pourront cibler les spots en fonction du spectateur lui-même, et cela indépendamment du contenu qu’il regarde. Cette publicité comportementale et collaborative est alors déterminée par l’historique de navigation et de consommation de chaque internaute.

Pour l’annonceur, c’est tout gagnant. L’efficacité de cette publicité comportementale est bien plus grande que celle de l’approche par thématique vidéo (en passant petit coup de pub : Criteo a développé dans ce domaine des algorithmes qui marchent très bien). S’il a le choix, l’annonceur préfèrera en effet toujours cibler sa publicité sur le téléspectateur que sur le contenu du programme regardé.

Ce modèle permet de recréer la puissance d’une télé nationale traditionnelle, combinée à celle de la finesse du marketing direct hyper individualisé. Cela aura aussi l’effet vertueux de maintenir un rapport de force équilibré entre les plateformes et les producteurs de contenus. Cette nouvelle approche sera la clé de la rentabilité de la télévision de demain.

Le basculement en cours des budgets annonceurs de la télé vers l’Internet (qui va s’accélérer fortement dans les deux ans qui viennent), va changer radicalement l’écosystème du web. La première plateforme vidéo qui aura mis en place une offre de flux personnalisée sera dans une position très favorable pour capter cette nouvelle manne.

17.09.2007

Les enjeux de la télévision de demain

Dans sa forme traditionnelle, la télévision va bientôt mourir. Internet est en train d’émerger très vite comme le média dominant pour diffuser des programmes vidéo. Le mouvement est irrésistible et d’ici quelques années, va tuer la télé de papa.
La question n’est plus de savoir si les gens vont consommer de la télé sur Internet, mais sous quelle forme ?
Pour l’instant, le modèle qui émerge est celui du visionnage unitaire. Chaque programme vidéo est consommé de manière indépendante des autres, grâce à des plateformes centralisées type YouTube ou DailyMotion.
Par rapport à la télé traditionnelle, cette nouvelle forme de consommation audiovisuelle a d’énormes avantages :
- l’accès instantané à un catalogue de programmes extrêmement large qui combine produits professionnels haut de gamme et contenus amateurs (le fameux User Generated Content),
- des multiples fonctions de recherche notamment par mots clés (tags) qui permet de sélectionner des thématiques hyper ciblées,
- la possibilité de visionner les programmes en 24/7 en s’affranchissant de toute notion de grille horaire
- une logique communautaire qui permet de partager ses émotions avec d’autres : commentaires interactifs, envoi de l’url par email, publications sur un blog
Ce type de visionnage souffre néanmoins d’un défaut majeur. Il nécessite la participation active du spectateur pour concevoir sa programmation. Or la majorité des gens sont faignants, surtout quand il s’agit de se divertir (cela n’a rien de péjoratif, c’est juste la nature humaine ;-)).
Ce qui était formidable avec la télé traditionnelle est qu’il suffisait de s’installer au fond de son canapé avec sa télécommande, et hop c’était parti pour 3 heures de spectacle en continu.
L’enjeu de demain est donc d’être capable de reconstituer un flux continu de vidéo à partir de ces dizaines de millions de programmes indépendants. Pour être attractif, ce flux éditorial devra être personnalisé non seulement par thématique, mais selon les goûts de chaque téléspectateur. Le zapping ne se fera plus entre des chaînes qui diffusent des programmes en parallèle, mais à l’intérieur de chaque flux personnalisé.
Il n’est pas question de faire ce travail éditorial de titan à la main. On ne parle plus des quelques centaines de chaines thématiques du câble. Il s’agit ici de générer des millions de flux vidéo spécifiques qui évolueront en temps réel en fonction de l’humeur et des goûts de chaque téléspectateur.
Seuls des systèmes automatisés de grande ampleur seront capables de produire ces nouvelles chaines individuelles. Cela nécessite des algorithmes d’analyse très sophistiqués pour générer ces millions de flux en temps réel. Mais heureusement, il existe déjà quelques sociétés qui ont développé des technologies très pointues dans ce domaine (le meilleur exemple est Criteo ! ;-)).
Les premiers sites de vidéo qui mettront en place ce type de système prendront une avance déterminante sur les autres. Cerise sur le gâteau, cette approche par flux continus devrait pouvoir transformer enfin (!) les grandes plateformes d'hébergement vidéo en cash machine que leur formidable audience les destine. Je tenterai d’expliquer comment dans une prochaine note.

27.02.2007

La fin de la télévision

Umberto Eco a une jolie terminologie pour décrire l’évolution du petit écran : la paléo-télévision, la néo-télévision et la post-télévision.

Comme toute préhistoire, la paléo-télévision est la période la plus longue. Elle s’étend des débuts de la télé dans les années 1920, jusqu’à la fin des années 70. C’est la télé de papa. A l’époque, les fréquences étaient rares, et l’offre des chaînes très réduite. C’était essentiellement de la télé morale et éducative. D’un côté, on avait les détenteurs du savoir qui avaient le droit de parler à l’écran et de l’autre les téléspectateurs qui devaient être trop contents d’écouter. 

Dans les années 80, on est passé à la néo-télévision avec l’irruption de pleins de nouvelles chaines commerciales. Le rapport de force s’est rééquilibré en faveur du téléspectateur qu’il fallait séduire pour gagner la course à l’Audimat. Des nouveaux formats se sont mis à faire fureur. En particulier, le talk-show et le reality-show où les animateurs faisaient venir des gens ordinaires pour qu’ils s’épanchent en public sur leurs problèmes intimes.

Enfin à la fin des années 90 est née la post-télévision, avec le Loft et toutes ses déclinaisons. Les programmes n’étaient faits plus par des animateurs, mais par les gens eux-mêmes. Les situations et les propos les plus banals de la vie quotidienne deviennent prétextes à programme. L’individualisme narcissique du téléspectateur est flatté jusqu’à son comble. Ce qui ne fait qu’illustrer au plan culturel une tendance historique lourde de toute la société.

Cette télévision poubelle pourrait encore durer longtemps. Mais elle porte en elle les germes de sa propre perte. L’irruption des nouvelles technologies et d’Internet en particulier va accélérer sachute d’ici quelques années.

D’abord, la télévision est en train de devenir un produit de vieux. L’Audimat grisonne de manière inexorable, car les ados préfèrent massivement surfer sur Internet (à lire des jolis blogs grâce à l'AutoRoll ;-)). Lorsque les annonceurs auront réalisés cela, l’impact sur la manne publicitaire risque d’être violent pour les grandes chaines.

Ensuite, des sites comme YouTube ou Dailymotion préfigurent la très probable inondation de programmes personnels où une minorité active de la population se met en scène (sans même l’aide de professionnels) pour le plus grand bonheur de la majorité voyeuse.

Enfin, les offres Triple Play des fournisseurs d’accès et les projets de type Joost achèveront de brouiller la distance qui existe encore entre Internet et la télévision. Pour ceux qui veulent creuser le sujet, je recommande le livre de Jean-Louis Missika qui tente de donner un cadre conceptuel à cette révolution en cours.

Comment va-t-on s’orienter dans cette future bouillie culturelle ? Il faudra à chaque téléspectateur de sacrés moteurs de recherche et surtout de très bons… moteurs de recommandations ! ;-)

20.02.2007

J’ai une question à vous poser

Comme beaucoup de Français, j’ai regardé sagement la nouvelle émission politique de TF1, espérant en savoir plus sur nos chers candidats à la présidentielle. Le résultat fut un concentré d’ennui et de petitesse.

Si l’ambition des concepteurs de cette tribune télévisée était de renouveler le débat démocratique dans le pays, c’est complètement raté. Il ne suffit pas d’aller « à l’écoute des vrais gens » pour rendre le débat intéressant.

En principe, la politique est l’art de transcender la multitude de problèmes personnels dans une synthèse censée représenter l’intérêt supérieur de la nation. Or ici, on a assisté au contraire à un émiettement complet du débat qui escamote les grands enjeux dans un torrent de doléances individuelles.

L’émission était un défilé de questions qui volaient au ras des pâquerettes. En plus, les requêtes déjà souvent confuses des participants, étaient le plus souvent regroupées par PPDA en paquets de deux ou trois (pour aller vite j’imagine), ce qui permettait au candidat d’escamoter les rares sujets difficiles.

Ce n’était pas « comment aller vous résoudre les problèmes du pays ? » C’était « comment allez-vous résoudre mon petit problème personnel ? ». Bref, une stupéfiante illustration de la montée du narcissisme individualiste qui gagne l’ensemble de la société.

Au final dans ce petit jeu télévisé, les candidats à l’élection présidentielle sont prié de se transformer en super assistante sociale, quitte à escamoter complètement la politique internationale (à croire que l’univers s’arrête aux frontières de la France), et à en grande partie les questions cruciales de macro économie.

Séquence nostalgie : depuis quand n’a-t-on pas eu de vrai débat en face à face entre deux (voire trois ou quatre) candidats qui s’empoignent sur de grands enjeux ? Va-t-il falloir attendre l’entre deux tours pour espérer voir enfin une vraie émission politique avec le traditionnel face-à-face des qualifiés ?